Le journaliste
Tous Dupés !
Où sont-ils les reportages de Londres, les mots de Blondin ? Où sont-elles les exclamations de Goddet, les phrases de Chany ? Ces envolées escaladaient les pentes les plus rudes, forçaient le passage des cols les plus hauts et plaçaient au pinacle de la légende, les "Forçats de la route". 
Que seraient les Koblet, les Coppi, les Anquetil, les Merckx, les Hinault, les Indurain sans la verve emplumée d'enthousiasme de ces chantres du Tour ? N'ont-ils pas narré les exploits, conté les histoires, exposé les joies, mis à nu la souffrance ? Et quand un champion disparut devant les caméras de l'ORTF au sommet du Ventoux, les termes de la presse entière ne furent pas trop lourds pour exprimer le drame que vivait la famille du Tour comme si un proche venait de mourir d'une maladie incurable dont on devinait à peine qu'elle se répandrait comme la poudre pour venir exploser au nez des générations futures. Le mot d'exemple était alors d'actualité. 
Aujourd'hui, nous, journalistes, devons regretter nos dithyrambes sur un rouleur phénoménal, notre emportement devant un attaquant au long cours, notre étonnement devant l'avènement tardif d'un porteur d'eau. Parce que nous ne connaissons pas la substance de leur succès. Parce que le désastre dont nous nous doutions sans en connaître le bilan est désormais sous les feux médiatiques, avec tous ses détails, ses victimes, passées, présentes, en attendant malheureusement les futures. 
Un exploit sportif est maintenant marqué du doute. Les récentes 9 secondes 79 aux 100 mètres de Maurice Greene ont sonné faux pour beaucoup, et pas seulement parce qu'elles égalaient les 9 secondes 79 de Ben Johnson à Séoul. Il va être, a priori, si facile de trouver des explications à chaque grande performance. 

                                                                            Vainqueur présumé 
Où va le sport alors si ses témoins privilégiés ne peuvent plus s'enflammer au moment de le relater ? Il restait un des rares domaines où nous pouvions tirer les mots vers le haut avec l'approbation d'un public toujours plus fanatique. Devrons nous, comme dans les papiers d'ordre juridique - qui ne se sont que par trop fondus avec les sportifs ces derniers mois - peser nos termes sur la balance de la justice quand un coureur réussira un numéro ? Devrons nous écrire, afin de libérer notre conscience et de nous mettre à l'abri de tout contrôle antidopage positif ultérieur : "Rachid Rivenque, vainqueur présumé en haut de l'Alpe d'Huez, a réussi hier un des plus grands exploits de l'Histoire du Tour ? 
Devrions nous pour autant reprendre celle-ci point par point ; cracher sur le lyrisme de nos aînés et salir la légende qu'ils ont tissée ? Devrons nous, dorénavant, noyer dans le soupçon, les victoires, les défaillances, qui ont nourri la passion des foules ? Si tel était le cas, il faudrait alors ne plus lire une chronique de Blondin, ne plus ouvrir un roman d'Hemingway, parce que leurs mots étaient imbibés d'alcool. Trichaient-il pour autant ? Ont-ils lésé leurs "concurrents", terme si proche d'adversaires ? N'ont-ils pas séduits leurs lecteurs parce que leurs verres ne restaient jamais pleins longtemps et que ce "coup de pouce" exacerbait leur talent ? Ne sont-ils pas morts prématurément de leurs excès, comme Simpson ? Et n'y a-t-il rien que de très humain dans ces expédients dont nous avons tous besoin, à des degrés variables, il est vrai. Tout est là... 
Patientons donc quelques années, que la déferlante ait emporté cette génération sacrifiée sur l'autel de la morale. Et nous recommencerons un jour à décrire sans arrière-pensée un "truc" extraordinaire. 
En attendant que se referme cette trop longue parenthèse, l'heure est au contrôle de nos mots, car nous sommes tous dupés. 

Gérald Massé 

Cet article écrit lors du Tour de France 1999 a été lauréat du prix Crédit Lyonnais de l’interrégion Centre et Ouest.
Prix interrégional du meilleur article de sports 1999
Le sport en 2100
« Le sport en 2100, Coco, ça te branche ? ».
C’était sympa J.H. de me proposer d’écrire sur ce thème. Mais après ré-flexion, je commence à trouver moins bonne ton idée. Moi qui suis aussi sobre qu’un chameau, tu voudrais que j’alimente une conversation de café des sports ou que je joue les Nostradamus alors que j’ai du mal à me rappeler l’âge que j’aurai l’année prochaine. De la page blanche, cent ans d’Histoire me contemple et je ne suis pas plus avancé. N’aurais-tu pas mieux fait de me proposer une sortie en vélo, comme au bon vieux temps ?
“Le bon vieux temps”... parlons en quand même, le vrai, de celui que nos centenaires ont connu. En 1903, le vélo était le loisir de quelques originaux à moustaches en guidon qui bouclaient le Tour de France en cinq étapes. Leur périple était aventure, à l’image des premiers Paris-Dakar. Henri Desgranges, Thierry Sabine, deux tiers de siècle ont séparé ces or-ganisateurs, mais si peu de choses dans l’esprit. Leurs successeurs bientôt vont naître. Pour inventer des raids toujours plus raides ?
Aujourd’hui, le sport est chiffre, calcul, programme, bientôt numérique, le souffle de l’aventure s’éteint. Des Robocops traversent la France à 50 km/h. A quel carburant roulent-ils ? De superbes athlètes dévorent les pistes d’athlétisme. Les records tombent. Les mythes aussi car au surhomme, nous préférerons toujours l’homme, bien sûr. Plus vite, plus haut, plus fort : derrière la devise, quels effets pervers !

Dans cent ans l’escalade de l’armement aura-t-elle perdurée alors que le progrès ne cesse de générer de nouveaux produits ; qu’il pourrait donner naissance à des clones ? Qu’est-ce que j’en sais ? Non, J.H., décidément, je ne te félicite pas de ta proposition. Pour qui vas-tu me faire passer en 2100 si quelqu’un lit ces lignes. J’ai toutes les chances de me planter. Tant pis, nous rirons dans nos tombes de toutes nos dents du tour que tu m’auras joué.
Au-dessus de nos crânes, il y aura du sport, c’est évident. Mais quelles disciplines auront fait de vieux os ? Lesquelles passionneront les vivants ? Lesquelles seront inscrites aux Jeux olympiques de 2100 ?
La facilité serait s’extrapoler sur les sports en vogue aujourd’hui. Les “fun” type fluo, par exemple, ont cependant le temps de tomber en désué-tude plusieurs fois avant la date fatidique tant la mode est cyclique. Elle serait aussi de penser que les dérives actuelles s’amplifient : le pouvoir des médias et de l’argent qui entraîne la multiplication des matches, l’envolée des salaires ; le dopage et la violence. Ou encore de croire à un sport pur, pratiqué “pour le plaisir” type cool, expression ô combien ambiguë. Le fossé va s’agrandir entre le sport plaisir et le sport spectacle, c’est évident. Quelle différence entre un gamin dribblant avec une boite de conserve dans un quartier de Trappes et Anelka ?

Loi du plus fort contre Loi 1901
La vérité - comme souvent lors du dernier siècle - se situera peut-être entre les deux extrêmes. Aujourd’hui, des garde-fous se mettent en place ; mais pas dans tous les pays, ni toutes les disciplines. Pour quand l’unification mondiale ? Et l’homme restera l’Homme, avec sa soif de vaincre l’autre, de le tuer en réalité. Car le sport n’est qu’une façon propre de faire la guerre et il est en cela générateur de paix. Tant de termes sont communs. Les médias nous rebattent les oreilles de “rencontres à la vie, à la mort”, de “dos au mur” , de “tuer le match”, de “mort subite”.

Il se peut aussi que cet esprit de compétition à outrance s’amenuise, que nos survivants ne recherchent que l’effort pour l’effort, sans autre classe-ment que leurs souvenirs personnels, sans autre dessein que la beauté d’un geste, le délice d’une émotion. Mais se mesurer au voisin est ancré dans la nature humaine. Se vaincre soi-même, c’est 
vaincre l’autre et je m’égare probablement. Tous les moyens sont mis en oeuvre pour améliorer l’athlète, le rendre plus fort. Le muscle écrase aujourd’hui le cerveau et la puissance physique qui explose les tactiques, rend souvent dérisoire l’intelligence. Jusqu’où ? Jusqu’à quand ? Les clubs perdureront-t-ils ? Ne seront-ils pas complètement remplacés par les entreprises ? La loi du plus fort supplantera la loi 1901. 
 
Alors en attendant de constater une quelconque évolution - et puisque tu m’as permis de délirer - pourquoi ne pas imaginer la disparition du sport de terrain. Il serait couramment pratiqué derrière un ordinateur ou un autre objet. En cent ans, il y a une telle place pour l’invention. Il y aurait ainsi des matches de boxe entre une fillette de six ans et un arrière grand-père centenaire, un Mondial de foot et un Tour de France cycliste auxquels chacun pourrait participer de chez lui et même un championnat de ski en Eure-et-Loir. Tout est possible, dès lors que tout est virtuel. Mais là encore le résultat obtenu restera dérisoire. Juste un peu de baume ou de sel sur la blessure du présent. 
 
En attendant, il nous reste quelques belles années devant nous. Si on sortait les vélos, J.H, il n’y a pas meilleure machine pour se jouer du temps. 
 
Gérald Massé
 
Critique de livre : Le Diable à treize de Jean-Claude Ponçon

L’homme et l’écrivain Jean-Claude Ponçon ne font qu’un. Ils sont comme ces vins rouges du sud-ouest, corsés mais fluides, longs en bouche. Comme ces crus de terroir, tout proches des plus grands, le temps les bonifie. Et 2010 restera pour lui un millésime d’exception.

Le Diable à treize que ce Beauceron de cœur, né à Neuilly-sur-Seine, vient de sortir aux éditions de L’àpart buissonnière est sans doute la meilleure de sa vingtaine de publications. Dommage qu’Alphonse Boudard, qui est à l’origine de ce roman, et Louis Nucera ne soient plus là pour apprécier la verve de leur ami.
Jean-Claude Ponçon a toujours partagé sa vie entre la campagne et la ville. Il en a troussé un récit romancé, Chroniques d’allers-retours (JLS éditions, 2008). Il s’est aussi, et surtout, attaché à décrire la vie des paysans dans des romans dits, de littérature régionale, terme auquel cet auteur au style gouleyant s’est acharné avec succès à rendre ses lettres de noblesse. Romans et nouvelles ont fait de lui un observateur emblématique des terroirs et en particulier de celui de la Beauce. Jean-Claude Ponçon a dépeint les mœurs en poussant parfois jusqu’à la provocation comme avec La peine à jouir (CRL éditions) où son personnage principal, un paysan, est amoureux d’un homme.

C’est cependant dans le roman historique que Jean-Claude Ponçon excelle. Le dernier porteur (éditions du Rouergue) fut ainsi couronné par le prix Mémoires d’Oc 2005. Le Diable à treize est de la même veine.
Comme souvent dans ses romans, ce membre du collectif Ibidem regroupant des écrivains d’Eure-et-Loir, est parti d’un fait réel : « Un jour, j’ai trouvé dans un champ un vieux domino. C’était un double six. Il y avait un treizième point que quelqu’un avait tracé. A partir de ce moment, j’ai connu une sacrée poisse. Moi qui ne suis pas superstitieux, je l’ai attribuée à ce domino ».
Mais l’histoire ne s’arrête pas là : « Un ami m’a demandé de lui donner ce domino. Ce que j’ai fait. A partir de ce jour, sa vie a été un enfer. Pour une tierce personne à qui il le laissa, ce ne fut pas mieux ».
« C’était il y a vingt ans, poursuit Jean-Claude Ponçon, et Alphonse Boudard m’a dit que je devrais écrire cette histoire dans un roman ».

L’imagination de l’écrivain a fait le reste : « La trajectoire du domino, je l’ai inventée ».
Dans le roman, le domino passe de mains en mains à travers les âges. Un parcours mettant en scène la Galigaï, la favorite de Marie de Médicis, Henri IV et sa fin tragique sous la lame de Ravaillac, l’infante d’Espagne qui accoucha d’une petite fille de couleur. Plus près de chez lui, Ponçon fait passer le maudit domino dans les paluches sales et cruelles des membres des abominables Chauffeurs d’Orgères qui écumèrent la Beauce jusqu’en 1799. Vingt d’entre eux furent guillotinés à Chartres. Comme pour lui et son ami, dans la réalité comme dans la fiction, ce domino ne porta pas chance à ceux qui le détinrent.

« Hasard ou pas ? Je ne peux pas conclure », glisse Jean-Claude Ponçon. Son Diable à treize a cependant tout pour lui porter chance.
                                                                               Gérald Massé

Dernier livre paru : Autos portraits (éditions Reflect, 2009).